Passy : le démontage du dernier hangar Bessonneau, dont la charpente est inscrite aux Monuments Historiques
par G. Labeeuw. Article rédigé avec le soutien de la mission mémoire de l’aviation civile (Ariane Gilotte), du RSA (Michel Ramadier) et s’appuyant sur l’intervention de Frédérick Collinot lors de la commission mémoire de la DGAC en 2022.
Le dernier hangar Bessonneau existant en France dans une version complète* se situait jusqu’en 2021 sur l’ancien aérodrome de Passy – Mont-Blanc – Saint-Gervais (Haute-Savoie). Propriété de la mairie de Passy, le hangar a été inscrit en tant qu’objet mobilier au titre des monuments historiques le 29 juin 2020 avant d’être donné à l’association “Le Cercle des Machines Volantes” des frères Collinot, à Margny-les-Compiègne (60). Démonté en juillet 2021, il sera remonté par cette association et devrait retrouver ainsi sa fonction originelle d’abri avion, cette fois-ci pour les avions historiques de la collection du Cercle des Machines Volantes.
Retour sur les coulisses d’un “sauvetage” exceptionnel…
* : à notre connaissance en 2020
Historique succinct du hangar Bessonneau de Passy

- 3/16 avril 1928 : décision de création de l’aéro-club du Mont-Blanc (ACMB) puis officialisation en préfecture
- 1928 : Joseph Thoret, pionnier et inventeur de “l’école des remous”, ancêtre du vol montagne, s’installe sur le terrain de Passy pour effectuer des vols touristiques ‘hélice calée” au dessus du Mont-Blanc et participe ainsi à l’essor du tourisme de montagne, vols qui dureront jusqu’en 1937

fin 1928 : Installation du hangar Bessonneau sur le terrain de Passy, qui était à l’époque le seul aérodrome de Haute Savoie. Selon Bertrand Mure [1], le hangar Bessonneau est issu du stock de l’Aéronautique militaire, situé dans l’Allier selon Pierre Dupraz. Acheminé gracieusement par la compagnie PLM (Paris-Lyon-Méditerranée) via la ligne de chemin de fer créée début 1900, la charpente du Bessonneau a été remontée par l’entreprise locale Coutterand de Chedde aux frais de l’ACMB. Le hangar fut recouvert de tôles ondulées métalliques et achevé vers la fin de l’année 1928. Les portes du hangars étaient constituées de toiles.
- 1937 : ouverture d’une section d’Aviation Populaire de l’Aéroclub du Mont-Blanc, grand succès jusqu’à la guerre et la neutralisation du terrain.
- 1970 : déménagement de l’activité aérienne vers le terrain de Sallanches.
- 1975 : arrêté ministériel du 28 mars : le terrain est radié de la liste 3 des aérodromes à usage restreint
- 1980 à 2010 : le Hangar Bessonneau est transformé en salle de fête pour la commune de Passy : Les portes souples sont remplacées par un construction maçonnée servant de hall d’entrée.. Un faux-plafond est installé sous la charpente ;


- 2011 à 2017 : hangar loué par le Centre de Création Quechua.
- 2018 : demande de classement du hangar au titre des monuments historiques.

- 2020 : arrêté d’inscription au titre des monuments historiques du hangar – arrêté n°20-158 du 29 juin 2020.
- 2021 : démontage de la charpente en juillet 2021
Type de Bessonneau

Les hangars Bessonneau, inventés en 1910 [2] puis produits à plusieurs milliers d’exemplaires durant la Première Guerre mondiale, existaient sous différentes tailles et configurations (A à F). Nous n’avons, à ce jour, pas encore retrouvé l’ensemble des notices d’installations correspondantes mais l’exemplaire remonté à Passy appartient à la famille F des “grands” Bessonneau, dont un brevet a été déposé par les Ets Bessonneau en janvier 1916 (mais délivré trois ans plus tard, en avril 1919).
Les dimensions standard des Bessonneau étaient basées sur un entraxe de 4 m entre chaque ferme, ce qui donnait des variantes de profondeur 20, 24 et 28 m. Les grands Bessonneau se distinguaient par leur largeur utile de 26 m et une profondeur de 28 m.
La version de Passy présente donc, comme la version du Bessonneau autrefois situé à Angers – Avrillé, une configuration différente des “petits” Bessonneau que l’on peut voir sur la majorité des représentations de la période 14-18, objet du premier brevet Bessonneau :
- la hauteur au faîtage, sensiblement plus haute qu’un Bessonneau de l’époque de 14-18
- la charpente des fermes de grande portée :
- la forme des fermes diffère des “petits” Bessonneau par des inflexions dans la courbure des membrures hautes,
- une géométrie des éléments de ferme qui se distingue de celles des “petits” Bessonneau par des éléments quadrangulaires
- des épaisseurs de pièces de bois plus importantes et la généralisation des assemblages par goussets métalliques.
- les poteaux sont à large empattement et des contrefiches de butée ont été ajoutées par rapport aux dispositifs en forme de “fuseau” des “petits” Bessonneau.
Ces différences s’expliquent par l’évolution des dimensions des avions au cours de la guerre et qui a conduit à revoir à la hausse la largeur des hangars Bessonneau. Le brevet de 1916 (mais uniquement délivré 3 ans plus tard) en détaille les principes.

Dans sa configuration, ce hangar est similaire aux hangars qui servaient d’ateliers de fabrication dans les usines Bessonneau d’Angers et dont les archives d’Angers conservent quelques photos :

Les démarches entreprises jusqu’à l’inscription MH
Le devenir du hangar Bessonneau de Passy faisait partie depuis de nombreuses années des préoccupations des associations locales, nationales et d’historiens locaux. Mais ce fut la perspective réelle et à court terme de projets immobiliers en lieu et place du hangar qui joua un rôle d’accélérateur de la mobilisation du monde des associations aéronautiques en faveur de sa sauvegarde.
Une réunion se tint sur place début février 2018 avec des personnalités du monde associatif et des responsables de la municipalité de l’époque, propriétaire du hangar et du terrain attenant. La sauvegarde du hangar “in situ” promettait d’être une solution compliquée au vu des enjeux immobiliers sur ce site. A la suite de cette visite, un dossier de demande de protection du hangar fut transmis par la mission mémoire de l’aviation civile à la direction régionale des affaires culturelles afin de permettre l’ouverture d’un dossier de classement. Mais l’instruction se révéla longue et complexe au vu des servitudes que pouvait créer une inscription au titre des monuments historiques. Parallèlement à cette instruction, la municipalité avait mobilisé un budget d’études pour le démontage du hangar.
Un des enjeux dans l’instruction de la demande de classement était de démontrer que ce hangar était bien le dernier exemplaire connu et entier de ce type de hangar, du moins en France : on parle d’un “unicum” en matière de protection patrimoniale. Notre association Anciens Aérodromes œuvra pour en apporter la preuve auprès des services en charge de la conservation des MH. Une autre contrainte tenait au fait qu’une mesure de protection in situ aurait empêché les projets de développement d’équipements de santé qui s’avéraient un enjeu de la campagne électorale qui approchait. Les services d’instruction relevant du ministère de la Culture avancèrent dès lors sur la piste de protection des éléments de structure qui autorisaient un démontage et un remontage dans un autre lieu de la commune, permettant au passage d’envisager un projet de musée de l’aviation de montagne. Cette solution de protection au titre d’objet mobilier et non au titre d’immeuble nécessitait d’apporter des garanties quant au devenir du hangar une fois démonté. Des associations locales aidées par une mobilisation du RSA se sont mis au travail pour proposer des projets de remontages dans des lieux à proximité.

Mi-2020, les discussions reprirent avec la nouvelle équipe municipale : Un cabinet d’architecte fut mandaté pour étudier la solution de démontage tandis que la recherche de projet de remontage était toujours en cours. Finalement, un accord fut trouvé pour délivrer l’arrêté de classement au titre des monuments historiques le 29 juin 2020, à condition que le hangar ne soit pas démonté puis stocké en pièces détachées sans qu’il n’existe de réel projet de remontage. Il est vrai qu’à l’époque, des exemples de démontage de structures protégées au titre des MH non suivis d’un remontage au bout de plusieurs années avaient conduit à des polémiques.
La municipalité proposa finalement de financer le démontage via une participation du promoteur de l’établissement de santé et de léguer la structure démontée à une association qui porterait un projet de remontage soucieux de préserver la dimension historique de ce hangar. C’est ainsi que fin 2020, la piste d’une reprise de la structure du Bessonneau par l’association du Cercle des Machines Volantes des frères Collinot s’est imposée.
Le démontage (été 2021)
- Travaux préparatoires : Juin 2021 : dépose du faux-plafond et repérage des pièces de charpentes en vue de son remontage. Le marquage et le calepinage des éléments de structure conservé a été supervisé par l’architecte des bâtiments de France. Il est réalisé à l’aide d’une nomenclature simple : F pour Ferme, un chiffre pour repérer la pièce de charpente et D ou G pour Droite et Gauche, par rapport au faîtage.
- 30 juin 2021 : Démarrage du démontage, démolition des parties maçonnées non inscrites MH. Les tôles de couvertures sont enlevées et empaquetées et des bâches de couverture sont posées à l’avancement.
- 9 juillet 2021 : la couverture est complètement déposée.
- 18 juillet : amenée d’une grue à tour pour mettre en place les contreventements nécessaires au démontage. Elle sera ensuite remplacée par une grue mobile.
- 19 juillet : la première ferme, dite au-vent, est déposée dans son ensemble. Chaque ferme est ensuite démontée au sol, au niveau des plaques d’assemblages, en éléments transportables qui sont empaquettés.
- 28 juillet : Dépose de la dernière ferme. S’en suit la dépose des poteaux qui nécessite la démolition des massifs d’ancrage.
- 29 juillet : L’empaquettage est terminé
L’état sanitaire des charpentes en bois est globalement bon, à l’exception de quelques éléments de poteaux qui ont été endommagés par une exposition trop forte à l’humidité. Les éléments d’assemblages (boulons, plaques de fixation) ont été récupérés.
Le transport de ces éléments a nécessité 15 semi-remorques dont 5 classés en convoi exceptionnel. Les éléments ont été mis en sécurité dans un hangar de l’association de Frédérick Collinot en attendant son remontage.
Reportage photos du démontage








Videos
Commission Mémoire de l’Aviation Civile de 2022 (replay video), avec la participation de Frédérick Collinot, Ariane Gilotte, Michel Ramadier et Guilhem Labeeuw
L’Aérodrome de Passy, une arrivée et un départ. Film de 15’29” réalisé par Godefroy de Maupeou pour le compte de la mairie de Passy. Avec notamment les témoignages de Pierre Dupraz.

Sources
- [1] L’aviation au pays du Mont-Blanc, l’aérodrome de Passy, 1911-1940, Bertrand Mure, mémoire de maîtrise, 1998
- [2] cf. Histoire sommaire des hangars « Bessonneau »
- Le hangar de Passy – Mont-Blanc, Préservation. Dossier de 4 pages réalisé en collaboration avec DGAC/RSA/Espace Air Passion
- Photos du démontage : Frédérick Collinot / Daniel Zorloni
- Commission mémoire de l’Aviation Civile de 2022